Ce chapitre s’ancre autour d’un voyage à Kyiv en Ukraine et des rencontres que nous y avons filmées.
Sur scène Oksana Leuta, ukrainienne, Hafia Erlen, germano-ukrainienne et Amir Hassan, franco-gazaoui, partagent leurs engagements et échangent autour de l’identité, de la notion de maison, des frontières abîmées, de la reconstruction en temps de guerre et des formes que prend la résistance au quotidien.
Comment construire, penser, créer, alors que la guerre et la destruction sont toujours en cours ?
Juin 2026, jouer à Kyiv avec toute l’équipe
Dans Vivantes, Oksana Leuta, qui fait partie du projet depuis huit ans, racontait son quotidien de fixeuse auprès des journalistes internationaux en Ukraine depuis le début de la guerre à grande échelle en février 2022. Depuis deux ans, nous tentions d’aller jouer le spectacle à Kyiv. Nous avons finalement réussi à y aller, à l’invitation du Festival international de film documentaire DocuDays, et avons joué les 10 et 11 juin 2026 au Left Bank Theater.
Nous sommes donc partis avec Amir Hassan (Gaza) pour jouer à Kyiv avec Oksana et avons rencontré à cette occasion Hafia Erlen, 20 ans, germano-ukrainienne qui nous rejoint dans le projet.
Les participant•es
L’arrivée en Ukraine
L’impression en arrivant à Kyiv, après 10h de train de nuit depuis la Pologne, c’est celle d’une ville en guerre bien sûr : la menace des alertes et des attaques massives est permanente, les affiches dans la rue mettent en avant des bataillons ou le financement des drones.
Mais il y a immédiatement dans la ville, la beauté et la force d’un pays qui véritablement est né – bien sûr, chacun·e aurait préféré ne pas avoir besoin d’une guerre pour ça, mais l’Ukraine a redécouvert son identité, sa culture, sa langue. Les théâtres sont pleins, les librairies ouvrent, les maisons d’édition publient des livres. Physiquement dans les corps on sent la droiture, la verticalité, les têtes hautes, la force de celleux qui ont collé à la mort et la destruction, la naissance et la résistance.
Chaque jour commence à 9h par une minute de silence dans la ville. Tout s’arrête : les voitures, les passants. Tout le monde reste debout pour penser à ceux qui ont perdu la vie sur le front.
L’impression aussi que ce qui se joue ici nous concerne directement ici en Europe et en France. Les valeurs démocratiques que nous défendons, là-bas certain·es donnent leur vie pour les (et nous) défendre.
La résistance au quotidien
A notre arrivée, Oksana nous donne le mode d’emploi des prochains jours : les alertes, les abris, les différentes sortes de menaces, drones, missiles, la marche à suivre. Chez elle un soir, une alerte sonne sur nos téléphones.
On vérifie rapidement : les drones sont encore loin, on peut attendre avant de descendre dans l’abri. Autour de nous tourne le chat qu’elle a adopté, trouvé dans un village occupé et bombardé à l’est du pays. C’est toute sa vie qui a basculé depuis février 2022 et le début de l’invasion à grande échelle. Elle nous raconte son quotidien sur le front en tant que fixeuse avec les journalistes internationaux. Et le jour où le journaliste qu’elle accompagnait a été tué, Frédéric Leclerc-Imhoff, le 30 mai 2022.
Plus tard, on se retrouve chez ses parents au 9ème étage d’un immeuble dans la banlieue sud de Kyiv, dans l’appartement où elle a grandi enfant. Ses parents nous racontent la bascule en 1991 dans un pays indépendant, quittant l’URSS. Puis leur engagement depuis la révolution de Maïdan pour l’indépendance de l’Ukraine. Tous ces moments de désobéissance qu’ils ont choisi pour exprimer leur liberté.
À Kyiv, nous vivons des moments de normalité : danser dans un festival de musique (même si on sait que tout s’arrête s’il y a une alerte), acheter un livre à la librairie (fondée par une femme qui vient de passer un an et sept mois dans l’armée), diner dans un bon restaurant (créé par des vétérans), aller au théâtre (tenu par des soldats en service). Pour raconter des histoires qui résistent à l’effacement : sauver au moins les mots à défaut de sauver des vies.
La rencontre d’Oksana et Amir avec Hafia
Ensemble, nous rencontrons Hafia, 20 ans, germano-ukrainienne. Elle a grandi à Cologne et a décidé de s’installer en Ukraine depuis le début de la guerre. Elle s’est engagée pour Repair together : le collectif de jeunes gens répare les maisons détruites par les bombardements russes. Comment reconstruire quand les destructions sont toujours à l’œuvre ? Amir lui pose des questions sur la façon dont elle a changé depuis 4 ans. Lui a « perdu les mots » depuis le début de la guerre à Gaza où il est resté bloqué.
En août dernier, Oksana est allée rendre visite à Hafia sur le chantier de Repair together dans la région de Chernihiv. Oksana y était déjà au début de la guerre pour aider à reconstruire une maison en tant que volontaire. Cette fois-ci, elle a filmé le quotidien du chantier pour nous. Nous sommes aussi à Cologne chez la mère de Hafia, Mariana Sadovska, chanteuse ukrainienne, qui nous transmet des chants traditionnels ukrainiens.
Amir a grandi à Gaza et y a vécu jusqu’à ses 23 ans. Il est poète et journaliste à Paris. Quelques jours avant le 7 octobre 2023, il part rendre visite à sa famille et reste bloqué à Gaza au début de la guerre.
En septembre, nous sommes parti·es au Caire rendre visite à Sami, le frère d’Amir, qui a réussi à sortir de Gaza en 2024 pour s’installer au Caire avec sa femme et ses trois enfants.
Et la transformation devient possible
Oksana, Hafia et Amir nous rappellent à travers ce qu’il/elles sont, font et pensent, qu’on peut habiter le monde autrement. Et c’est déjà immense. Personne n’a envie de répondre à ces injonctions : être indestructible, fort·e, résistant·e, résilient·e. Mais comme le courage est contagieux, faire le récit de ce qui ne se défait pas chez les êtres humains, ce qui ne cède pas, même quand c’est infime et quotidien : cela nous redresse toustes. Et l’espoir devient concret.